Wednesday 25 May 2016

Dave Allen “Arrêtons de blâmer internet, cela a toujours été difficile pour les musiciens” (1/2)

Dave Allen

Sur ce blog, nous sommes vraiment ravis d’accueillir sur le blog Dave Allen, musician, bassiste original de Gang of Four, inspiration de de Michael « Flea » Balzary du groupe Red Hot Chili Peppers, patron de label, notamment celui de Pampelmoose, et responsable des relations artistes pour Apple Music. Il est aussi un grand défenseur du Streaming et s’oppose très régulièrement à d’autres artistes sur le sujet. Et son point de vue aujourd’hui en surprend plus d’un, compte tenu de ses racines post-punk. 

J’ai rencontré Dave Allen lors de l’enregistrement du podcast d’Andrea Leonelli pour Digital Music Trends puis revu plusieurs fois à SxSW. Je lui dis souvent qu’il est un de mes mentors, il deteste cela !  

Cette interview n’a pas été menée par nous, mais par Scott Timberg de Salon.com, mais nous l’avons trouvé tellement interessante que nous l’avons traduite et publiée. 

Alors que le débat fait rage sur la situation précaire des musiciens à l’ère du numérique et que des organisations militent pour plus de transparence dans l’industrie, les arguments de bataille commencent à se durcir : on peut désormais appeler cela la guerre des trois David. Sauf qu’à défaut d’impliquer des rois bibliques, celle-ci oppose des musiciens issus de trois des groupes les plus réputés des années 70 et 80. David Lowery de Camper van Beethoven et David Byrne des Talking Heads ont tout deux adopté une position critique face à l’impact d’Internet sur les musiciens et leurs revenus. Dave Allen – bassiste sur les deux premiers albums de Gang of Four – a riposté à leurs arguments par le biais de tribunes dans le Guardian. Si certains comme David Lowery nuancent aujourd’hui leurs propos, le débat déchaîne toujours les passions.

The problem of leisure/ what to do for pleasure” (La question du loisir/que faire pour le plaisir), s’exclamait Gang of Four dans une de leur première chansons “Natural’s Not in It”, et cela semble toujours être au cœur des préoccupations d’Allen. Mais le monde a radicalement changé depuis 1979 et son point de vue aujourd’hui en surprend plus d’un, compte tenu de ses racines post-punk. “Les avancées technologiques aident à rendre le monde meilleur”, pouvait-on lire ironiquement sur la pochette originale de “Entertainment!”, le premier et meilleur album du groupe selon l’avis général. “Le média populaire montre les avantages de la démocratie”, lisait-on sur une autre ligne de cette même pochette. Ce retournement de veste a d’ailleurs valu à Allen d’être comparé en 2013 au gourou néolibéral Thomas Friedman par Dean Wareham, fondateur et guitariste des groupes Galaxie 500 et Luna.

Mais Dave Allen est loin d’être un servant capitaliste. Intelligent, rigoureux, cultivé – au cours de nos échanges il a évoqué son intérêt pour l’essayiste Geoff Dyer, le saxophoniste ténor Ben Webster et le cinéaste soviétique Andrei Tarkovsky –, Allen pourrait bien être le plus vigoureux défenseur du point de vue anti-Lowery. Il exhorte en effet les musiciens de s’adapter à ce nouveau monde. “Il y a une sorte de férocité en lui — il combat d’abord et s’échauffe ensuite — ce qui fait de lui le candidat idéal pour le job”, écrit Rick Moody.

Allen, qui enseigne en parallèle à la University of Oregon et au Pacific Northwest College of Art, est également blogueur pour North, une société de conseil en branding basée à Portland dans l’Oregon. Nous avons échangé avec lui par email.

Commençons par le commencement. Un certain nombre de musiciens déplorent la façon dont le piratage, Internet en général, Spotify en particulier, la mort des labels, le déclin des radios et les autres avancées récentes ont rendu leurs vies plus difficiles. En résumé : Comment envisagez-vous les choses et comment aimeriez-vous voir les musiciens réagir ? Vous avez souligné, il me semble, combien il a toujours été difficile pour un musicien de réussir à vivre de sa musique, et qu’il y avait eu toutes sortes de ruptures au cours des années.

Je préférerais commencer cette discussion en m’intéressant au présent plutôt qu’au passé. L’industrie du disque et les musiciens ont eu à peine deux décennies pour s’adapter à la façon dont les fans veulent accéder à la musique : il ne s’agit pas là de minimiser les effets qu’Internet a eu sur la transformation de l’industrie mais juste d’exposer un simple fait.

Une contrevérité qui plombe toujours l’argument qu’Internet est responsable de tous les maux des musiciens, c’est l’idée qu’il y aurait eu un âge d’or de la musique où tous les musiciens pouvaient être célèbres et vivre mieux que le reste du monde. Or cela n’a jamais existé. La compétition aujourd’hui est exactement la même qu’auparavant : les musiciens les plus populaires s’enrichissent toujours plus et les autres, beaucoup moins.Alors qu’internet en revanche est une technologie qui offre l’égalité des chances et qui a permis de transformer de très nombreuses activités commerciales, souvent pour le meilleur.

Dans une interview captivante, Marc Andreessen répondait à une question sur la façon dont les nouvelles technologies tendent à supplanter des emplois : “Bien sûr, certaines personnes sont opposées à cela. Elles aimeraient qu’on les laisse faire ce qu’elles ont toujours fait et que personne n’interfère dans leurs petites affaires. Mais le contre-argument à ceci est simple : ”A quel point la situation du reste du monde doit-elle empirer, simplement parce que vous ne voulez pas changer ?’”.

S’agissant d’Internet, les musiciens ne sont pas une catégorie particulière de la population et de ce fait, ils ne devraient pas plus que quiconque être autorisés à changer la façon dont la société toute entière utilise Internet.  Je pense que l’origine des complaintes des musiciens n’est pas focalisée directement sur Internet en tant que construit, mais qu’ils déplorent plutôt le fait d’avoir signé des contrats avec des maisons de disques et des éditeurs. Et quand ces mêmes sociétés s’en vont ensuite sceller des accords avec des entreprises du web, selon les termes de ces mêmes contrats, les musiciens se sentent impuissants, puisque exclus des négociations.

Or, être mis à l’écart des négociations est un vrai problème qui peut trouver une vraie solution. Hors des cercles de la musique, je vois souvent des gens et des sociétés qui créent eux même des ‘problèmes’ qu’eux seuls peuvent ‘résoudre’. Et ça c’est un vrai problème.

Avez-vous le sentiment d’avoir été mal interprété dans les discussions autour de la musique au XXIème siècle ? Certains vous ont vu comme un apologiste d’Internet ou comme un défenseur des aspects les plus cruels du capitalisme.

Lorsque l’on s’exprime publiquement, on doit accepter les coups et les attaques liés à l’exposition. En tant que musicien professionnel qui souligne les avantages et opportunités qu’offre Internet, sans en nier les aspects négatifs, je suis perçu comme un traître envers la “cause” des musiciens. Le problème c’est que je ne suis pas du tout sûr de savoir exactement ce qu’est cette “cause”.

En revanche, c’est inhabituel de dire que l’on me perçoit comme un “apologiste d’Internet”, je ne suis même pas sur que ce soit possible. Internet est un construit généré par les gens et qui n’a pas besoin d’être défendu. Si les gens ne s’apercevaient pas des bénéfices majeurs qu’internet apporte à la société ils ne l’utiliseraient pas, tout simplement. Je doute sérieusement que les gens qui me soutiennent et me connaissent bien me considèrent un jour comme un “défenseur des aspects les plus cruels du capitalisme”. Je laisse ceux qui m’en croient coupable à leurs propres opinions. Mais ils se trompent.

Je vais surtout être mal interprété par un musicien qui n’aura à l’évidence jamais lu ou réfléchi sur mes essais et articles avant d’essayer de me démolir. D’autres musiciens en désaccord avec moi sont plus enclins à laisser des commentaires modérés ce qui permet à des débats constructifs d’avoir lieu. Me faire qualifier de “faire-valoir des entreprises”, de “représentant Google”, etc. ne m’atteint pas car, évidemment, rien de tout cela n’est vrai.

Dave Allen Gang of Four

Votre groupe Gang of Four, tout comme the Mekons, est issu de la scène musicale de Leeds, une ville qui, près de deux siècles plus tôt a été le berceau de la Révolution Industrielle. Est-ce que regarder en arrière sur cette période embrumée de l’histoire – la douleur autant que la croissance qui en a résulté – peut aider à comprendre la situation dans laquelle se trouvent les musiciens et autres créatifs aujourd’hui, alors que la technologie numérique et la mondialisation de l’économie sont en train de réécrire les règles ?

Je suis heureux que vous me posiez cette question. L’Histoire détient toutes les réponses, si tant est qu’on se donne la peine de l’étudier. L’histoire, l’anthropologie et la philosophie sont mes sujets favoris et ceux sur lesquels j’insiste le plus auprès de mes étudiants à la University of Oregon. Ainsi, ce dont on se rend vite compte, c’est que toute technologie “nouvelle” et transformatrice est souvent construite sur des fondements du passé. Héraclite l’avait déjà compris, “On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve” est une excellente métaphore sur les flux du web par moments. Il a également dit “Rien n’est permanent sauf le changement”…

Votre question assimile les technologies transformatrices avec les “musiciens et autres créatifs” comme si ces derniers étaient un sous-groupe séparé de la société, or ce n’est pas le cas. Comme Chris Anderson (anciennement chez Wired) l’a écrit : “Internet est l’un de ces phénomènes qui n’arrivent qu’une fois par siècle” et il a raison. Tout comme la locomotive a changé l’industrie des transports en son temps, Internet est toujours en train de transformer le commerce, la culture et la société aujourd’hui. Selon Zeynep Tufekci : “Internet est une sphère socio-culturelle. Ce n’est pas une sous-culture. (Les sous-cultures existent sur Internet, comme partout ailleurs). Internet en tant que sphère socio-culturelle est simplement une parmi les autres sphères socio-culturelles. (Comme l’éducation ou le sport).”

Le changement est inévitable. S’adapter aux changements constants induits par l’ère Internet est essentiel mais pas crucial si l’on entrevoit d’autres chemins. Et ne confondez pas ma position avec celle de quelqu’un qui défend toutes les sociétés du web, loin de là ; c’est la société qui mène le pas et les changements dans la construction sociale se doivent d’être analysés et compris.

Nous pourrions débattre pour savoir si Gang of Four était plutôt Marxiste, Situationniste, post-Marxiste ou quoi que ce soit d’autre. Mais ce que vous avez superbement fait sur les premières chansons du groupe comme “Natural’s Not in It” et “Damaged Goods” a été d’écrire sur les conséquences qu’un capitalisme sans limites pourrait causer à l’âme humaine et à la société elle-même. L’aliénation, le fétichisme de la marchandise, la fausse conscience, etc. Voyez-vous toujours les choses de cette façon ou votre point de vue a-t-il changé ?

Est-ce que mes opinions ont changé ? Non, mais j’ai adapté ma façon de penser. Tout est une question de contexte. Les messages que nous faisions passer à travers nos chansons étaient une réaction aux transformations sociétales de l’époque, dans le contexte de la révolution punk rock : la grève des mineurs et les affrontements avec la police paramilitaire, l’explosion du chômage des jeunes, la Guerre Froide etc. C’était il y a plus de trente ans et le punk rock était la bande-son de l’époque exprimant ces bouleversements. Gang of Four en faisait partie, notamment à travers nos textes où nous explorions l’idée que tout acte est un acte politique, la manière dont nous vivons exprime nos actes politiques  : quel véhicule nous conduisons, où nous faisons nos achats, comment nous utilisons notre temps de travail et notre temps libre.

Dans un contexte plus moderne, j’ai été intéressé d’apprendre que les magnats de Wall Street et leurs partisans étudiaient les travaux de Marx et Engels pour mieux comprendre l’effondrement du secteur bancaire en 2008. On récolte ce que l’on sème …

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Les musiciens s’en sortiraient-ils mieux aujourd’hui si dans les toutes premières années post-Napster, un consortium de labels d’artistes avait trouvé une solution pour que les gens achètent la musique en ligne ? En somme, est-ce que l’idée d’une industrie légale de la musique, avec des droits d’auteur convenables versés aux musiciens, aurait pu se développer avant ou en même temps qu’iTunes ?

Oui, bien sûr qu’ils auraient pu mais ça n’est pas arrivé. Le changement est difficile et quand vous vivez dans la crainte d’une technologie qui entraîne un changement, vous ne vous adaptez pas aux opportunités qu’elle apporte, vous vous attaquez à elle.

Vous parlez de droits d’auteur convenables. Je ne voudrais pas parler à votre place mais cela semble être une autre façon de dire « équitables ». Alors je vous pose la question : qu’entendez-vous exactement par “droits d’auteur convenables” ? Je répondrais qu’il n’y pas de “droits d’auteur convenables” à recevoir car l’expression est trop vague. Pour un musicien, les paiements de ses droits d’auteur sont négociés dans la période précédent la signature d’un contrat. Une fois ce contrat signé, le musicien est alors entré sur le marché ; en d’autres termes, il est en affaire. À partir de là, les royalties qui seront reçus vont dépendre de la réussite de la collaboration entre label et musicien pour vendre autant de musique que possible.

Nous voyons actuellement certains musiciens brouiller les lignes de ces enjeux afin de servir leur intérêt propre. Si l’on veut avoir la moindre chance de résoudre la multitude de problèmes réels et sérieux auxquels nous sommes confrontés, la première chose que nous sommes tenus de faire est de parler de la teneur de ces problèmes avec une honnêteté et une franchise totales.

Penchons-nous maintenant sur les plaintes de ces quelques musiciens au franc-parler – je dis quelques car ce ne sont pas des choses que j’entends de la part de beaucoup de musiciens, seulement 16 apparemment : “Google vole les musiciens car il autorise la publicité sur des sites en infraction”, ou “les services de musique en streaming ne rémunèrent pas les musiciens correctement donc je retire ma musique de Spotify,” etc. Bien que ces plaintes soient plus ou moins fondées, je suis toujours surpris qu’au lieu d’avoir des discussions constructives sur le sujet, le débat doive retomber sur des affirmations du genre “la Silicon Valley est en train de détruire toute la créativité du monde. Il faut stopper cela.” La personne qui formule les choses de la sorte ne doit plus faire partie du débat.

Railler la nouvelle technologie est un usage aussi ancien que l’innovation elle-même. En 1876, Western Union disait que le téléphone ne nous était “en soi d’aucune utilité”. Cinquante ans plus tard, un pionnier de la radio qualifiait la télévision de “commercialement et financièrement… inconcevable.. pour laquelle il est inutile de gaspiller son temps à rêver”. [Lien]

Journaliste culturel de longue date à Los Angeles, Scott Timberg, a contribué au New York Times et est aux commandes du blog Culture Crash. Son livre, “Culture Crash: The Killing of the Creative Class” sortira en janvier. Suivez-le sur Twitter à @TheMisreadCity

 

 

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A propos de l'auteur

Virginie Berger est la fondatrice de DBTH (www.dbth.fr), agence spécialisée en stratégie et business développement notamment international pour les industries créatives (musique, TV, ciné, gastronomie), et les startups creative-tech. Elle est aussi l'auteur du livre sur "Musique et stratégies numériques" publié à l'Irma. Sur twitter: @virberg

Un commentaire

  1. Bonjour Vincent. Les plates-formes n’ont pas de contrat direct avec les artistes….Elles ne font que distribuer. Pour un débat, il faut voir cela avec les ayants-droits: Distributeur, label, producteur…Ceux qui détiennent le contrat de distribution entre l’oeuvre et la plate-forme. Mais la plate forme n’a aucun lien direct… (sinon attends aussi la 2e partie de l’interview ;)

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