Le marché français de la musique redevient porteur pour les nouveaux talents

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Le marché français de la musique enregistrée a accusé une nouvelle baisse en 2015, en grande partie liée à une contre-performance accrue du marché physique. Mais c’est surtout le répertoire international qui souffre. Et la forte progression du streaming sur abonnement est des plus encourageante, ainsi que la réussite des nouveaux talents francophones, qui ont vu leurs ventes de nouveautés croître de 50 % en valeur sur un an.

Le marché de la musique enregistrée en France a encore perdu 27 millions d’euros l’an dernier (- 7 % hors droits voisins), selon les chiffres publiés la semaine dernière par le SNEP (Syndicat national de l’édition phonographique). Sans la fantastique progression du streaming audio sur abonnement (+ 72 % en valeur), qui a rapporté 34 millions d’euros de plus qu’en 2014, la facture aurait été bien plus salée. Le marché physique a perdu à lui seul 51,5 millions d’euros, et celui du téléchargement 11 millions d’euros. Le streaming gratuit financé par la publicité a reculé de 8 % en valeur (et pesé 2 millions d’euros de moins qu’en 2014). Difficile d’y voir, comme on peut le lire dans les résultats financiers des majors de la musique au niveau mondial, la fin de la « crise du disque » en France.

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Source : SNEP

La France reste à la traîne dans sa transition vers le numérique

La baisse du marché français de la musique enregistrée n’a fait que légèrement ralentir l’an dernier. Elle était de 34 millions d’euros sur un an en 2014. Elle n’est plus que de 32 millions d’euros en 2015. C’est d’autant plus remarquable que la baisse des ventes physiques s’est accentuée. Il faut remonter à 2011 pour constater une chute aussi conséquente en terme de revenus pour les producteurs (53,7 millions d’euros de moins cette année là). Les ventes physiques avaient même repris du poil de la bête en 2013 (+ 1%). La décision de la FNAC de passer en dépôt-vente sur une partie des catalogues (ceux des petits labels indépendants, qui en souffrent d’autant plus), et la baisse de la consommation constatée au dernier trimestre 2015, consécutive aux événements du mois de novembre, sont deux épiphénomènes qui, cumulés, ont probablement eu un impact important, estime le SNEP.

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Source : SNEP

Depuis le début de la décennie, le manque à gagner des producteurs français lié à la baisse des ventes physiques s’élève à 238 millions d’euros. En moyenne, leurs revenus ont baissé de 40 millions d’euros par an ces six dernières années, sur un marché qui n’en pèse plus que 450 aujourd’hui. Même si la dépendance de l’industrie musicale française à l’égard du marché physique est moindre aujourd’hui (64 % de son chiffre d’affaires brut en 2015, contre 84 % en 2010), elle reste encore très forte. A titre de comparaison, sur le marché américain, qui affiche une légère croissance depuis 2011 selon l’IFPI (en incluant notamment les revenus de la radio interactive et par satellite, marchés quasi inexistants en France), les ventes physiques ne pesaient plus qu’un gros quart du chiffre d’affaires brut des producteurs en 2014. Au niveau mondial, elles pesaient  50 % du marché la même année. La France reste donc globalement à la traîne dans sa transition vers le numérique.

Le streaming sur abonnement sauve les meubles

La forte hausse du streaming audio sur abonnement est la bonne nouvelle de l’année 2015. Elle a été presque deux fois supérieure à celle enregistrée en 2014. Et le chiffre d’affaires de ce segment de marché à presque triplé en l’espace de deux ans en France, pour atteindre 82 millions d’euros l’an dernier, soit deux fois plus que ce qu’a rapporté le téléchargement. Il n’a jamais pesé autant que l’abonnement aujourd’hui. Au meilleur de sa forme en 2012, le téléchargement a rapporté 63 millions d’euros aux producteurs en France.

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Source : SNEP

Cette évolution est d’autant plus réjouissante que la progression de l’abonnement avait nettement marqué le pas en 2013 (+ 1,2 % à peine). Il avait renoué avec une croissance honorable en 2014 (+ 38 %), et rapporté 13 millions d’euros de revenus supplémentaires aux producteurs par rapport à l’année précédente. Mais tous les records sont battus en 2015, avec une hausse de 72 % en valeur sur un an et 34 millions d’euros de revenus supplémentaires. “3 millions d’abonnés, c’est 5 % de la population. [...] Ça veut dire que l’effet boule de neige peut commencer”, a commenté sur BFM TV Stéphane Le Tavernier, président du SNEP et PDG de Sony Music France. Ces chiffres ne traduisent pas encore l’impact qu’aura sur l’ensemble de l’année 2016 le lancement d’Apple Music, qui n’est devenu payant, pour les premiers abonnés, qu’au dernier trimestre 2015. De quoi espérer encore une très forte progression de l’abonnement en 2016.

Le téléchargement fait durablement grise mine

Le téléchargement accuse sa deuxième année de baisse significative en France. L’effet de « cannibalisation » du streaming se fait sentir. Dans le détail, cette baisse est moindre qu’en 2014 pour les ventes de titres et d’albums à l’unité. Les ventes de titres en téléchargement ne régressent que de 3,7 millions d’euros, contre 5 millions d’euros un an plus tôt ; et les ventes d’albums de 4 millions d’euros, contre plus de 6 millions d’euros en 2014. Mais le marché résiduel classé sous la catégorie « Autres » dans les résultats du SNEP, qui a encore pesé 4,5 millions d’euros en 2014, n’en pesait plus que 2 millions l’an dernier.

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Source : SNEP

Entre 2012 et 2015, le nombre d’albums vendus en téléchargement a baissé de 30 %, et le nombre de titres de 41 %. Il y a peu de chances que les choses s’arrangent en 2016. Ne serait-ce que parce qu’une bonne part des revenus générés par Apple risque de migrer du téléchargement vers l’abonnement. Ce déclin du téléchargement pourrait s’inscrire dans la durée, jusqu’à ce qu’apparaissent de nouveaux formats mobiles que le streaming a peu de chance de concurrencer à moyen terme, qu’il s’agisse d’applications interactives ou de réalité virtuelle.

La manne du mobile a vécu

C’est rarement commenté, mais un des facteurs de la baisse du marché français depuis quelques années est celle des revenus en provenance de la téléphonie mobile. Même si les ventes de sonneries ont très légèrement progressé l’an dernier, elles ne pèsent presque plus rien. la principale source de revenus de ce segment de marché aujourd’hui (la catégorie « Autres ») accuse une chute de 34,4 % (1,8 million d’euros en moins par rapport à 2014). Globalement, les revenus de la téléphonie mobile ont baissé de 23,7 % l’an dernier (1,6 millions d’euros). Ils ne représentaient plus que 5,2 millions d’euros en 2015, c’est à dire trois fois moins qu’en 2010, et quatre fois moins qu’en 2009. Cette catégorisation est en partie caduque aujourd’hui. Il faudrait que le SNEP la révise. Un bonne part des revenus de l’abonnement au streaming provient en effet des bundles mobiles (la moitié des abonnés en France, selon le SNEP). Et c’est sur les mobiles que les nouveaux formats de téléchargement vont trouver leurs principaux débouchés.

Un demi centime d’euro par écoute

Avec un chiffre d’affaires global de près de 94 millions d’euros en 2015, pour 17.7 milliards d’écoutes, le streaming audio (gratuit et payant confondus) a rapporté en moyenne 0,0054 € par écoute aux producteurs français. Ce revenu moyen par écoute, qui n’était que de 0,0050 € en 2014, est en très légère hausse, ce qui est certainement lié à la forte progression du streaming sur abonnement mais ne la reflète qu’à peine. La proportion de bundles avec des forfaits mobiles  (un abonné sur deux), qui sont moins rémunérateurs, l’explique en partie. Le volume d’écoutes ne cesse de croître. Il était de 8 milliards en France en 2013, et de près de 18 milliards en 2015. Le gâteau à partager ne cesse de grossir. Mais sa répartition semble s’atomiser. C’est la croissance du nombre d’abonnés qui est déterminante pour augmenter les revenus des artistes et des producteurs.

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Source : SNEP

Le streaming audio gratuit tire le revenu moyen par écoute du streaming vers le bas. Son chiffre d’affaires dépend directement de la conjoncture du marché publicitaire. Et les plateformes de streaming ne sont pas de bons vendeurs d’espace. Ce n’est pas leur coeur de métier, et elles ont d’autres priorités que d’optimiser la monétisation du gratuit, qui sert avant tout à recruter de nouveaux abonnés, selon la mécanique parfois décriée du “freemium”. Décriée mais qui semble bien fonctionner, puisque les taux de conversion augmentent. Les revenus du gratuit ont par ailleurs des chances de croître à l’avenir. Le marché de la publicité audio est à peine émergent sur Internet. Les premiers réseaux de pub audio (audio ad networks) commencent à se constituer. Le développement d’offres de radio interactive, sur le modèle de Pandora aux Etats-Unis, peut contribuer à multiplier par trois ou quatre les revenus du streaming gratuit en France.

Le marché français se relocalise

Le marché français de la musique enregistrée se contracte toujours, mais c’est surtout le catalogue international qui en souffre. La consommation de musique se relocalise fortement depuis 2013. De 65 % en 2012, la part de marché de la production locale (hors classique et jazz) a grimpé à 76 % en 2015. Ce regain de vitalité a été très net à partir de 2013, année qui a vu les albums de Zaz et Stromae certifiés “Double Diamant” (plus de 1 million de ventes), et ceux de  Johnny Hallyday, David Guetta, Daft Punk et Maître Gims certifés “Diamant” (plus de  500 000 ventes). En 2014, les dix albums les plus vendus étaient ceux d’artistes produits localement et chantant en français (dont ceux de Stromae, Kenji, Calogero, Souchon et Voulzy, Florent Pagny). Ces deux années là, le chiffre d’affaires brut de la production locale était même en hausse : de 7 % en 2013 ; et de 1 % en 2014. Il est en recul de 5,7 % en 2015, malgré la quadruple certification “Diamant” du Racine carrée de Stromae. Une baisse moindre, cependant, que celle enregistrée par le répertoire international (- 10,7 %).

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Source : SNEP

Autre signe encourageant pour la production locale : le chiffre d’affaires des nouveautés francophones est en hausse de 7.4 % sur l’année 2015, contre une baisse de 15 % pour les nouveautés internationales. Et celui des nouveautés de nouveaux talents francophones a bondi de 52 % sur un an. Du coup la confiance revient. Le nombre de nouvelles signatures d’artistes francophones augmente (129 en 2015, dont 77 % de nouveaux talents, contre 119 en 2014), quand le nombre de contrats rendus diminue (69 en 2015, contre 79 en 2014). Le solde, de 60 signatures sur un an, n’a jamais été aussi élevé depuis le début de la décennie.

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A propos de l'auteur

Journaliste, blogueur, franc tireur, libertaire, philosophe, hermétiste, guitariste, activiste, dillettante, libre penseur. @makno et http://rockthemusicbiz.blogspot.fr/

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